Les membres du personnel du secteur non-marchand et des maisons de repos dénoncent depuis des années leurs conditions de travail et le manque de financement. La crise du covid a souligné brutalement à quel point leurs revendications étaient justifiées. Les travailleuses et les travailleurs du non-marchand bruxellois ont pourtant dû se mobiliser plus d’un an face au gouvernement bruxellois pour enfin obtenir le refinancement qu’ils demandaient. Retour sur une année de mobilisations victorieuses.

Fin mars 2020, deuxième semaine de confinement. Alors que le monde politique, les médias et la population commencent seulement à prendre conscience de la gravité de l’épidémie de coronavirus, le personnel et les résidents des maisons de repos du pays luttent au cœur de la tempête. Le virus circule et les résidents tombent malades les uns après les autres, sans que le personnel puisse y faire grand-chose. Ils manquent en effet de tout : de masques, de gel, de consignes claires… et surtout de bras.


Cette situation de crise n’a en soi rien de neuf. Ça fait des années que les 14.000 travailleuses et les travailleurs du secteur non-marchand bruxellois, en particulier dans les maisons de repos, se plaignent – à raison – de leurs conditions de travail. D’abord, comme dans beaucoup de secteurs essentiels, parce que leurs salaires sont bas et les contrats souvent précaires. Ensuite, parce que la charge de travail augmente année après année : les résidents et leurs familles retardent de plus en plus l’arrivée en maison de repos, si bien qu’ils sont beaucoup plus dépendants et nécessitent davantage de soins. A Bruxelles particulièrement, la précarité importante et le manque d’accès aux soins qui en découle accentuent les chances que les résidents arrivent en moins bonne santé dans les maisons de repos. Enfin, la loi actuelle fixe le nombre de membres du personnel par résidents à des seuils beaucoup trop bas, qui restent inchangés depuis plus de 20 ans.


Avant la pandémie, ces critiques étaient peu entendues. Mais au cours de la première vague, tout le monde a bien été obligé de constater les effets désastreux des réductions successives des budgets dans le secteur non-marchand et dans les maisons de repos par les gouvernements de gauche comme de droite.


Une situation terrifiante sur le terrain, comme le rappelle Prudence Lombo, aide-soignante et déléguée syndicale CNE dans une maison de repos : ”On n’avait pas de protections, rien. Il a fallu beaucoup de temps pour que les choses arrivent. On a mis nos vies en danger, clairement, et celles de nos familles…”. Rapidement, le manque chronique de personnel atteint des proportions ingérables pendant la première vague, comme le décrit Leonardo Messina, délégué syndical SETCa et travailleur en cuisine dans une maison de repos : “En temps normal, on manque déjà de gens pour bien faire le boulot. Mais là, avec tous les absents pour maladie et ceux qui étaient terrorisés par le virus et le manque d’informations, les directions ont parfois exigé que des personnes infectées mais sans symptômes graves viennent travailler. On est aussi très nombreux à avoir reporté des congés pour ne pas abandonner les résidents et les collègues, certains ont même renoncé à leur congé de paternité !”.


Face à la gravité inouïe de la situation, même la classe politique semble prendre conscience des besoins du secteur. Elle s’applique alors à applaudir aux fenêtres tous les soirs à 20h tout en multipliant les messages de soutien aux travailleurs et aux travailleuses de la santé. De quoi s’imaginer que les revendications de ces derniers seraient plus aisément acceptées, une fois la crise passée. Une illusion vite dissipée : on n’obtient jamais rien sans lutte.


En Flandre et en Wallonie, suite aux mobilisations massives des “blouses blanches” des promesses de refinancements structurels sont faites : la Flandre a ainsi dégagé de manière structurelle 557 millions supplémentaires pour le secteur à partir de 2021 et la Wallonie 260 millions d’ici 2024. Pourtant, côté bruxellois, le gouvernement Vervoort ne prévoit initialement que 8 millions en 2021, 15 millions en 2022, 22,6 millions en 2023 et 30 millions en 2024. Des sommes dérisoires comparées aux besoins et aux autres régions, qui alimentent une frustration légitime dans le secteur.


Il a fallu que le personnel du non-marchand se mobilise et continue de lutter pendant plus d’un an pour que le gouvernement bruxellois reconnaisse enfin la gravité de la situation et accepte une partie de ces demandes. Lancé en juin 2020, le mouvement a enfin obtenu une victoire début juillet 2021, quand le gouvernement Vervoort a cédé face aux travailleuses et aux travailleurs mobilisés devant son cabinet. Ils ont ainsi obtenu la promesse d’un refinancement structurel de 57 millions pour le secteur non-marchand bruxellois dès 2024.


Des actions ont lieu dès le mois de septembre 2020, alors que la seconde vague guette. Les travailleuses des maisons de repos sont à bout : la première vague les a lessivées mentalement et physiquement, beaucoup n’ont pas pu prendre de pause depuis mars, et les absences de longue durée s’accumulent, mais le gouvernement bruxellois tarde à mettre des solutions en place. De quoi aggraver la colère qui grondait selon Prudence Lombo : “Les conditions de travail étaient déjà déplorables avant le covid, mais la crise a accéléré la prise de conscience”.


Un des effets secondaires du covid moins souvent cité dans les médias, c’est qu’il redonne le goût des luttes collectives. “Beaucoup de gens se sont affiliés, même des gens qui ne pouvaient pas voir les syndicats en peinture avant, et les affiliés nous suivent de plus en plus”, se réjouit Prudence Lombo. “Avant, il fallait batailler pour mobiliser en manif. Maintenant, les gens viennent nous chercher pour avoir un calendrier des actions”, précise-t-elle.


Les membres du gouvernement bruxellois, eux voient les manifestant·e·s se succéder devant leurs bureaux et dans les rues de Bruxelles au cours d’actions toujours plus créatives : une arrivée en train devant le bureau de Rudi Vervoort, un faux hold-up “à la Casa de Papel” devant la Banque Nationale, un camping de 24h devant les bureaux de Sven Gatz, le ministre du budget… Les actions se succèdent de janvier à juin, sans que le moral et les revendications des personnes qui y participent ne faiblissent, et malgré le manque de perspectives offertes par le gouvernement Vervoort.


Le gouvernement bruxellois a pourtant bien tenté d’endormir le mouvement avec les vagues promesses du ministre de la santé Alain Maron ou les discours anesthésiants du ministre-président Rudi Vervoort. Après l’échec de cette stratégie du somnifère, les forces de l’ordre sont déployées pour déloger de nuit les manifestants qui campent lors d’une action syndicale devant le bâtiment du ministère du budget. Mais cela n’a encore une fois pas raison de leur combativité, puisque travailleuses et travailleurs se mobilisent à nouveau devant le cabinet de Rudi Vervoort le 1er juillet pour défendre leur cause.


Cette fois-là est la bonne. Le gouvernement bruxellois a bien été obligé de constater que la mobilisation ne faiblirait pas tant que les travailleurs n’auraient pas obtenu une augmentation structurelle du budget de leur secteur. Pour mettre un terme aux mobilisations qui font vibrer les fenêtres de leurs bureaux depuis un an, les membres du gouvernement cèdent enfin aux revendications du secteur non-marchand et acceptent de revoir à la hausse le refinancement structurel initialement prévu, à hauteur de 57 millions. De quoi envisager une revalorisation des salaires dans le non-marchand, une réduction collective du temps de travail, la gratuité des transports en commun pour le personnel, ou encore des aménagements de fin de carrière.


C’est un début, mais on n’est encore loin du compte : en se basant sur ce qui a été accordé en Wallonie et au fédéral, les syndicats estimaient les besoins minimaux à 100 millions pour le secteur. De quoi justifier de futures mobilisations, en se basant sur les leçons de cette première lutte, qui fut longue certes, mais victorieuse.